
Version détaillée de l'article publié dans Le Figaro du 30 mai 2011
"Pour un débat serein
et global sur l'énergie"
Olivier APPERT, Président du CFE
Depuis plusieurs mois, l’énergie est
à nouveau sous les feux de l’actualité : l’accident du Golfe du Mexique,
le débat sur les gaz de schiste, les crises politiques en Afrique et au
Moyen-Orient et l’accident nucléaire de Fukushima. La gravité de
certains de ces événements dépasse la seule dimension énergétique. Après
le tsunami du Japon, nombreux sont ceux qui ont réclamé l’ouverture d’un
débat sur le nucléaire : un débat partiel, mené dans la précipitation,
souvent en réponse à des préoccupations idéologiques ou électorales, ne
peut conduire qu’à des impasses. Les défis majeurs de l’énergie imposent
un débat global et serein, sur la base d’une analyse des faits, à la
lumière des enjeux énergétiques et environnementaux mondiaux.
Un tel débat mérite que l’on prenne du recul. Il ne peut se limiter à
des arguments manichéens : pour ou contre le nucléaire, l'éolien, le gaz
de schiste, les biocarburants, le solaire ou le pétrole off-shore. Il
exige préalablement de partager les enjeux énergétiques auxquels nous
devons faire face. Le Conseil Mondial de l’Energie propose dans sa
vision d’un « développement énergétique durable » le cadre d’un tel
débat. Il doit intégrer trois dimensions : l’accès à l’énergie car plus
d’1,5 milliard d’habitants de la planète n’ont pas encore accès à une
énergie moderne ; la disponibilité de l’énergie pour assurer la
fiabilité et la sécurité de nos systèmes énergétiques ; l’acceptabilité
énergétique qui englobe les préoccupations sociales ou environnementales
comme la lutte contre le changement climatique.
La question énergétique et environnementale doit être pensée
globalement, au niveau de la planète. La demande mondiale de l’énergie
doublera d’ici 2050, même avec nos meilleurs efforts en matière
d’efficacité énergétique, car les pays en développement consommeront
plus d’énergie pour assurer leur développement économique et leur
progrès social d'une population croissante: aujourd’hui, un Français
consomme près de 25 fois plus d’énergie qu’un Bangladais ! Les temps du
système énergétique mondial font que les énergies fossiles assureront
pendant encore plusieurs décennies une part prépondérante de
l’approvisionnement énergétique mondial : les progrès technologiques et
la hausse des prix augmentent les réserves « accessibles » de ces
énergies. Et l’électricité sera encore, pendant de nombreuses années,
produite en grande partie à partir de charbon au niveau mondial. Les
contraintes environnementales sont souvent globales : tel est le cas de
la contrainte climatique tant il est vrai qu’une tonne de carbone émise
à Pékin ou à Calcutta a la même conséquence sur le réchauffement
climatique que celle émise à Paris ou à New-York. Les investissements
pour relever les défis énergie-environnement sont considérables. Donc,
la question la plus importante est de savoir où il est le plus efficace
de dépenser 1 euro pour lutter contre le changement du climat. La
rationalité économique de nos choix énergétiques et environnementaux est
en effet indispensable, d’autant plus que les budgets sont contraints.
L'amélioration de l'efficacité énergétique est prioritaire. Toutes les
études prospectives montrent l'importance de ce choix et la manière dont
il participe à l’atteinte de nos objectifs. Une attention particulière
doit être portée aux secteurs qui, au niveau mondial, ont une croissance
rapide et émettent beaucoup de gaz à effet de serre : le transport et
l'électricité, même si un plus grand recours à l’électricité peut être
vertueux, surtout quand elle est faiblement carbonée. Les politiques
d’efficacité énergétique, qui doivent être adaptées aux conditions
locales, s’articulent autour du choix des technologies et de leur
diffusion, de l’information des consommateurs et de l’évolution des
comportements, des incitations économiques et in fine de la question
cruciale du financement.
Face aux immenses besoins énergétiques, nous ne pouvons nous priver de
la contribution d’une forme d’énergie : comme l’affirme le Conseil
Mondial de l’Energie, « toutes les options énergétiques doivent rester
ouvertes ». Mais le choix de telle énergie ou de telle technologie est
complexe et demeure lié à l’histoire du pays, à son développement, à ses
ressources ou à sa culture.
Il est nécessaire d’évaluer clairement la contribution potentielle de
chaque ressource au bouquet énergétique de demain en précisant le degré
de maturité de la technologie, l’horizon où l’on se place, les coûts
anticipés et l’ensemble des conséquences du déploiement. Pour
certaines, un effort de R&D est encore nécessaire et le progrès
technologique qui en résultera pourra permettre d'offrir des solutions
attractives. Suggérer des bouquets énergétiques basés, par exemple,
uniquement sur des énergies renouvelables est peut-être envisageable
technologiquement dans le très long terme ; mais c’est un pari risqué et
coûteux à l’horizon 2050. D’ailleurs, les premières réflexions, après
l’accident de Fukushima, montrent qu’une diminution de l’utilisation de
l’énergie nucléaire ne pourrait principalement être compensée que par un
accroissement de l’utilisation du charbon et du gaz.
Encore faut-il que le déploiement de ces technologies ne se heurte pas à
une opposition des populations, ce qui est de plus en plus le cas.
Aucune technologie n’est exempte de risques ni d'impact environnemental
; la contestation et le rejet qui accompagnent le développement de
nouveaux projets industriels (pas seulement énergétiques) en est la
preuve, qu’il s’agisse d’hydrocarbures non conventionnels, de
nucléaire, de captage et stockage du carbone, d’éolien,
d’hydraulique,... Ce syndrome du NIMBY (Not In My Back Yard) constitue
un défi majeur, aujourd’hui surtout dans les sociétés occidentales,
demain peut-être partout dans le monde.
A enjeux mondiaux, raisonnements globaux et réponses souvent mondiales :
la coopération internationale aura ainsi une place majeure et permettra
de réduire les tensions géopolitiques. Les événements récents soulèvent
aussi des questions de gouvernance au niveau mondial. C'est à l'évidence
le cas des pratiques de sûreté dans le domaine du nucléaire (accident de
Fukushima) et des hydrocarbures (accident Macondo dans le Golfe du
Mexique). La gouvernance mondiale est également au cœur des débats sur
le changement climatique ; elle sera demain un des nœuds des
négociations sur l’énergie au sein de l’OMC afin de favoriser les
investissements adéquats dans l’industrie énergétique.
Les choix énergétiques doivent répondre à des objectifs de développement
et de progrès dans un contexte contraint notamment par les ressources en
énergie, les technologies et les financements. Ces choix sont cruciaux
pour nos sociétés et le débat est nécessaire : notre responsabilité
collective est de l’assurer en toute transparence, en partageant les
faits, les chiffres et la méthode : il est fondamental de raisonner au
niveau mondial et sur l’ensemble du « bouquet énergétique » sans se
laisser enfermer dans des polémiques stériles, pour ou contre telle
ressource. La vraie question sera alors de savoir quelles politiques et
quelles régulations fourniront le cadre permettant de promouvoir une
fourniture et une utilisation durables de l’énergie pour le plus grand
bien de tous. C’est un débat difficile auquel les acteurs du secteur de
l’énergie, regroupés au sein du Conseil Français de l’Energie, sont
prêts à participer.